​Un héritage du passé

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De David Suzuki

La vie présente sa pièce de théâtre sur la vaste scène planétaire depuis fort longtemps et les nombreuses répétitions ont permis de créer un répertoire des plus extraordinaires. On pourrait dire, en regardant la diversité et la prolifération de la vie actuelle, que le spectacle a tenu l’affiche très longtemps. Les êtres humains ont une perspective du temps très limitée; nous avons de la difficulté à imaginer comment une infime quantité de matière biologique dans des carcasses de bactéries, de plantes et d’animaux peut s’accumuler en dépôts massifs. Pourtant, c’est ainsi que la vie comme nous la connaissons aujourd’hui s’est répandue partout sur la planète. Pendant des milliards d’années, ces carcasses d’organismes morts sont allées à la dérive, se sont empilées, sont reparties à la dérive et empilées à nouveau sur le fond de l’océan; il y a plus de 400 millions d’années, alors que la croûte terrestre s’est activée géologiquement, les mers se sont vidées et les sédiments riches en matières nutritives sont remontés à la surface. Avant cette ère, la terre était dépourvue de plantes; maintenant, des pionniers commençaient à s’y établir. Bientôt, des arbres massifs s’élancèrent vers le ciel pour atteindre la lumière du soleil au-dessus des arbustes et du maquis en abondance.

Il y a entre 280 et 360 millions d’années, les continents ont bougés et se sont enfoncés, les mers se sont remplies et vidées environ une cinquantaine de fois. Chaque fois, des espèces ont disparu alors que d’autres ont profité de la transformation de l’environnement. Lorsque les mers se sont vidées, des forêts denses ont occupé les marécages et les basses terres; lorsque ces zones ont été à nouveau inondées, la matière organique dans les forêts fut submergée par de l’eau marécageuse dont la teneur en oxygène était insuffisante pour décomposer les carcasses de plantes. Cette matière organique, qui avait été créée par la photosynthèse et la métabolisation, était constituée d’atomes de carbone provenant du gaz à effet de serre, le dioxyde de carbone, qui avait été retiré de l’atmosphère durant ces processus. Des micro-organismes ont décomposé la matière organique, libérant ainsi l’oxygène et l’hydrogène, tout en augmentant la teneur en carbone. Les bactéries furent ensuite tuées par les acides émanant des plantes en décomposition. La matière partiellement décomposée se nomme « tourbe ». Le sédiment qui écrasait la tourbe fit sortir l’eau et les gaz, et la matière restante s’est retrouvée encore plus riche en hydrocarbures. Au début, la tourbe s’est transformée en charbon brun et mou appelé lignite. De plus en plus enfoui sous l’amas de sédiments, le lignite s’est transformé en une matière plus dure et plus foncée que l’on appelle la houille. Plus tard, alors que le bitume fut soumis à des températures et à des pressions plus élevées, il s’est transformé en anthracite.

Le pétrole et le gaz naturel sont également composés d’hydrocarbures qui étaient autrefois des organismes vivants. Si le charbon provient des plantes dans les marécages, le pétrole et le gaz naturel proviennent des plantes et des animaux marins recouverts par le sédiment qui inhibe l’oxydation. Au cours de millions d’années, et sous l’effet de la compression, les organismes enterrés se sont transformés chimiquement en pétrole et en gaz naturel. Sous l’effet prolongé de cette compression, le pétrole et le gaz naturel sont remontés au travers de la roche sédimentaire poreuse pour finir emprisonnés sous une couche imperméable. Ces réservoirs accumulés représentent un cadeau unique offert par des formes de vie anciennes à une civilisation moderne industrielle et énergivore.

Les combustibles fossiles découlent d’un long processus dans l’histoire de la Terre, un héritage d’innombrables générations d’êtres vivants qui ont prospéré et péris avec de l’énergie emmagasinée dans les molécules de leur corps. Des centaines de millions d’années ont été nécessaires pour que cette énergie s’accumule et se transforme en charbon, en pétrole et en gaz naturel et, durant tout ce temps, ces substances ont emprisonné le gaz carbonique et équilibré la proportion de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Maintenant, en un clin d’œil, relativement parlant, cet équilibre, qui s’est établi sur des millions d’années, est en train de se rompre.

Pendant la majeure partie de son histoire, notre espèce s’est servie de graisses animales, de fumier, de paille et de bois comme combustibles. Le charbon est utilisé depuis seulement quelques siècles, tandis que le pétrole et le gaz naturel sont utilisés comme combustibles seulement depuis la révolution industrielle. Dans un court laps de temps, nous sommes devenus dépendants de l’énergie fossile à l’échelle mondiale; selon le taux actuel d’utilisation, nous aurons épuisé nos dépôts de pétrole en quelques décennies. Les réserves de pétrole mondiales connues et potentiellement découvrables seraient en mesure de subvenir aux besoins de la planète pendant environ 35 ans au rythme actuel de consommation.

« Si tous les habitants de la planète accédaient au même niveau de vie que l’Américain moyen et consommait autant d’énergie, et que la population mondiale continuait de croître à un taux de 1,7 % par année, les réserves de combustibles fossiles seraient épuisées en aussi peu que 20 ans. »

- David Pimentel, « Natural Resources and an Optimum Human Population »

Les combustibles fossiles constituent un cadeau unique et épuisable de la part des organismes vivants anciens de notre planète. Durant l’ère de notre espèce, cette ressource ne sera pas renouvelée.

En plus d’épuiser la plupart des réserves de pétrole en quelques générations, nous retournons du dioxyde de carbone dans l’atmosphère à un taux qui excède la capacité des mécanismes de recyclage naturel à l’éliminer. Pendant plus d’un siècle, notre utilisation de l’énergie a entraîné une modification de la teneur en gaz carbonique atmosphérique à l’échelle mondiale. Si nous pouvons détecter les changements dans la composition de l’atmosphère, notre ignorance de tous les facteurs qui ont une incidence sur le climat et la température est si vaste que nous ne sommes pas en mesure de prédire toutes les conséquences de ces changements. Néanmoins, les modèles actuels sont uniformes sur le plan de la direction des effets et des prédictions des fluctuations du climat et de la température qui sont mesurées. Sachant que les réserves de pétrole et de gaz naturel vont s’épuiser, que leur utilisation occasionne des problèmes de santé et environnementaux, en plus de causer des conséquences climatologiques imprévisibles, nous devons de toute évidence réguler notre utilisation de l’énergie au moyen d’un programme de durabilité écologique. Les dépôts de charbon et de tourbe sont vastes, mais ils dégagent encore plus de gaz à effet de serre et posent un problème encore plus grave.

Le coupable est nettement évident lorsque la Terre est vue de l’espace, durant la nuit. Comme Malcolm Smith l’a décrit :

La majeure partie de l’Afrique subsaharienne, les vastes étendues de l’Amérique du Sud et le centre de la Chine sont nettement dans l’obscurité. La population de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et du Japon, soit le quart de la population mondiale, consomme les trois quarts de la production en électricité de la terre entière (10 000 millions de kilowatts) et s’illumine comme si elle voulait faire étalage de sa prodigalité excessive.

« En six mois, un citoyen d’une nation industrielle avancée consomme une quantité d’énergie comparable à celle qui devra subvenir aux besoins d’un citoyen d’un pays en voie de développement au cours de toute sa vie. »

- Maurice Strong, cité dans The Guardian

JOUER AVEC LE FEU

Toutes les divinités dans tous les récits savent que le feu est une arme à double tranchant : ce qui réchauffe peut brûler, ce qui fournit de l’énergie peut également en consommer, ce qui soutient la vie peut tout aussi facilement l’enlever. Notre relation avec les combustibles fossiles n’est que la preuve la plus récente venant confirmer cette dure réalité. L’utilisation de l’énergie dans le monde industrialisé a rehaussé notre confort, favorisé notre sécurité économique, facilité notre mobilité, donné accès à de la nourriture et permis de changer la Terre en fonction de nos besoins. Elle nous a également fourni une boîte de Pandore et ses nombreux malheurs associés : la pollution de l’air, l’érosion du sol et la destruction de l’environnement. Les combustibles fossiles nous ont offert une source une énergie peu coûteuse et portative servant à approvisionner en carburant les véhicules et à fabriquer les machines qui ont mené au fléau mortel qu’est la surconsommation, et pour laquelle nous détruisons les forêts, vidons les océans, dévastons les cours d’eau et faisons disparaître la vie non humaine de la planète. Comment pouvons-nous circonscrire l’énergie que nous avons puisée sans réfléchir?

La vie sur la planète, équilibrée tout en étant en constante évolution, nous enseigne les règles du jeu : l’action des espèces a une incidence locale et de petite échelle qui n’a rien de novateur. Dans la nature, le stercoraire pond ses œufs dans des excréments d’animaux pour tirer parti de la valeur nutritive restante. Les plantes dépourvues de chlorophylle survivent en parasitant des plantes vertes à cellules photosynthétiques qui sont mortes, pour finalement servir de nourriture pour des insectes et des animaux. Les cycles sont composés de cycles. Dans les systèmes biologiques, le passage de l’énergie et des matières se fait en boucles parfaitement circulaires. Aucun produit fini n’est rejeté dans le sol, l’air, l’eau ou les autres éléments que nous devons protéger.

Les êtres humains ont interrompu ces boucles, en utilisant l’énergie et la matière de façon linéaire, pour transformer ces ressources brutes en chaleur et en matériaux qui sont mis au rebut ou perdus. L’accumulation des déchets entraîne souvent des conséquences non anticipées. Nos mythes entourant l’énergie comprennent des avertissements inhérents : les technologies ont des effets secondaires imprévus, et la gravité des conséquences est proportionnelle à la complexité de la technologie. Lorsque Pandore a ouvert sa boîte, tous les fléaux qui tourmentent l’humanité se sont dispersés aux quatre coins de la planète. Mais une chose est restée dans la boîte : blottie dans un coin se trouvait la silhouette rassurante de l’Espoir. Et nous croyons pouvoir atteindre des niveaux durables de consommation d’énergie en améliorant l’efficacité des systèmes existants et en ayant recours à des sources d’énergie de remplacement : le soleil, le vent, les marées et la chaleur constante au centre de la Terre.

David Pimentel dresse le portrait d’une économie fondée sur une utilisation durable de l’énergie, de la terre, de l’eau et de la biodiversité tout en atteignant un niveau de vie relativement élevé. Cependant, des mesures d’ampleur héroïque devront être prises immédiatement afin de réduire l’utilisation des combustibles fossiles et même la population. Selon M. Pimentel, 900 000 km² (l’équivalent des États du Texas et de l’Idaho) pourraient être consacrés à la collecte de l’énergie solaire sans perturber la productivité agricole et forestière. En conservant de l’énergie, la consommation de pétrole par habitant pourrait être réduite de 5000 litres d’équivalents pétrole. En conservant le sol et l’eau, en réduisant la pollution de l’air et recyclant à grande envergure, une société anti-consommatrice pourrait être établie aux États-Unis dans laquelle

une population optimale pourrait être fixée à environ 200 millions. Les Américains pourraient ensuite continuer à profiter d’un niveau de vie relativement élevé. À l’échelle mondiale, rétablir l’équilibre population-ressources serait plus difficile qu’aux États-Unis.

La population mondiale pourrait se chiffrer à 10 milliards avant le milieu du siècle à venir. Toutes les projections de Pimentel suggèrent la nécessité d’un énorme effort pour conserver le sol et recouvrer suffisamment de nourriture pour chaque personne occupant une surface de 5000 mètres. Ces mesures devront être accompagnées d’une stabilisation rapide de la population, suivies d’une réduction. Si ces objectifs sont atteints,

il sera possible de soutenir une population d’environ 3 milliards d’êtres humains. Avec des systèmes d’énergie renouvelable et autonomes fournissant environ 5000 litres d’équivalents pétrole à chaque personne par an (la moitié de la consommation annuelle actuelle aux États-Unis, mais une augmentation pour la plupart des autres habitants de la planète), une population d’environ 1 à 2 milliards pourrait être soutenue en relative prospérité.

Si la Terre compte actuellement environ 6 milliards d’habitants et que cette population s’accroît d’environ 1 milliard tous les onze ans, la vision de Pimentel est quand même fondée sur l’espoir. Elle repose sur un effort soutenu visant à conserver de l’énergie et à la partager de façon équitable; avant tout, elle propose un nouveau départ. Les combustibles fossiles sont omniprésents dans la vie d’aujourd’hui. Ils sont utilisés pour nos véhicules, nos fournaises, le secteur de la fabrication, l’agriculture, etc. Mais cette dépendance est en fait très récente. Maintenant que nous comprenons les répercussions du caractère non renouvelable du pétrole et du gaz naturel, ainsi que de l’accumulation des gaz à effet de serre entraîné par une surconsommation, nous pouvons rediriger notre énergie créative dans la recherche de solutions de rechange, surtout en tirant parti de l’énergie inondant la Terre en provenance du soleil. Nous avons une très belle occasion à saisir. Perdre nos habitudes de consommation d’énergie va prendre du temps et nous pouvons en gagner en agissant de manière efficace, en étirant nos réserves ainsi qu’en réduisant notre utilisation de gaz effluents et notre gaspillage. Grâce à des hypervoitures pouvant parcourir 150 kilomètres sur un litre de carburant, nous pourrons continuer à utiliser des véhicules tout en réduisant notre incidence écologique. Nous pourrons ainsi gagner du temps afin de pouvoir concevoir et construire des espaces vitaux pour la majorité de l’humanité où les voitures ne seront aucunement nécessaires. Des processus de fabrication plus efficaces peuvent réduire au quart la consommation d’énergie et de matière, tandis que la conservation découlant de la réduction de la consommation peut résoudre des problèmes écologiques et favoriser l’égalité. Les possibilités s’offrent à nous. Il ne manque que la volonté.

A Legacy from the Past and Playing with Fire sont des extraits du livre The Sacred Balance, Rediscovering Our Place In Nature, de : David Suzuki with Amanda McConnell publié par : Greystone Books, une division of Douglas & McIntyre Ltd.

David Suzuki, cofondateur de la Fondation David Suzuki est un scientifique, généticien et environnementaliste gagnant de nombreux prix. Il est titulaire d’un baccalauréat ès arts en biologie avec mention honorable du Amherst College au Massachusetts et d’un doctorat en zoologie de l’Université de Chicago. Il a rempli le rôle d’attaché de recherche pour l’Oak Ridge National Lab du Tennessee, en plus d’avoir été chargé d’enseignement en génétique à l’Université d’Alberta et membre du corps enseignant l’Université de la Colombie-Britannique. Il est maintenant professeur émérite à l’Université de la Colombie-Britannique. David est connu pour ses radiodiffusions et ses émissions télévisées qui expliquent les complexités des sciences naturelles d’une manière convaincante et facile à comprendre.

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